Mohamed Cheikh SBAI, dernier Lion du Désert

« Mohamed Ali, je te laisse les clefs et transmets mes salutations à Lehjeila« , suivirent des embrassades très émues… Sur son visage sublime, fraichement rasé, après l’opération qu’il venait de subir avec succès à la clinique Agdal à Rabat, les larmes aux yeux, je n’ai jamais senti une odeur aussi belle.

 Nous sommes le samedi 29 janvier 2005, je venais d’effectuer le voyage le plus douloureux de ma vie, le plus long aussi, non pas en terme de kilomètres mais d’émotions. Ce périple nous a vu quitter l’hôpital sinistre de Ouarzazate, le vendredi 28 janvier vers 15 heures, après plusieurs discussions avec les médecins, les frères, les sœurs, tournant autour d’une seule question: fallait-il amener mon père, le lion du désert, pratiquement inconscient, du fait de complications cardiaques aigues, à une clinique à Marrakech ou à Rabat mieux équipée. Dans un petit moment de lucidité, mon père m’annonça, sur un ton clair: Mohamed Ali, sort moi d’ici. Je n’ai pas hésité un seul instant à organiser dans l’heure qui suivit son transfert, d’abord à Marrakech, ensuite à Rabat.

 Alors que je traversai l’atlas, défilaient dans ma tête les principales étapes de la vie de ce grand homme auxquelles j’étais témoin, parfois privilégié, étant les relations particulières nous liant dépassant souvent le cadre père-fils pour se classer dans une amitié hors norme. Un jour d’été 1995 en Suisse, alors qu’on se détendait sur une terrasse surplombant le beau lac Léman, dans un élan de gaieté, de joie et d’humour, il m’interpella, sans doute pour me mettre à l’aise: Mohamed Ali, un père choisit souvent un ami parmi ses fils. Message reçu cinq sur cinq. On a rarement autant ri et plaisanté. Il avait un art consommé d’ajouter une pointe d’humour aux discussions les plus sérieuses, de répondre souvent par métaphore, proverbe ou image qui rendaient superflu toute explication… Il avait un souci délicat à mettre ses interlocuteurs à l’aise, ne les prenant pas de dessus, ne jouant pas le donneur de leçons et se souciant, sans cesse, de la précision et la pertinence des faits qu’il déclinait sur un ton inimitable !

J’ai compris pourquoi Lehjeila, ma mère, femme lettrée, polyglotte, ayant maîtrisée tout ce qui peut s’acquérir comme savoir au désert autrefois, a jeté son dévolu sur toi alors qu’elle était sollicitée par les plus riches des nomades, les plus lettrés aussi, comme les familles Sid El Madani et Sidi El Konti qui estimaient que cette lumière doit rester dans le cercle des Oulemas (gens du savoir). S’était ne pas compter avec le fort caractère et la clairvoyance de cette jeune bédouine débarquant à M’hamid, sur son chameau Lehmami, à la fin des années 40, après un périple de plusieurs semaines qui l’a menée de Bir Oum Grein, en Mauritanie, jusqu’à M’hamid. A ses confidentes, notamment sa soeur Guabel, elle disait qu’elle n’a pas vu quelqu’un comme Mohamed Cheikh, de tout ce qu’elle a croisé au désert. Quel hommage!

A l’issue de l’opération menée, le samedi 29 janvier 2005, par le Professeur Chaara de la clinique Agdal, celui-ci m’annonça son succès et me demanda de le suivre suite à la demande de mon père à me voir. Surpris de le voir, allongé sur son lit, dans un autre état, souriant et vif, il m’accueilli avec cette phrase qui me bouleversa : Je savais que celui qui a un tel trésor, n’est pas perdu. De bonheur et de joie, je l’ai serré contre moi et lui dis, gêné : c’est toi le trésor. On a passé près de trois heures intemporelles que je ne peux jamais décrire, et pour cause. Dans sa voix, je sentais la sérénité de celui qui était prêt à quitter un monde éphémère vers l’éternité… En glissant sa main dans la mienne, au bout de ce dernier voyage ensemble, il m’annonça : je te laisse les clefs et embrasse Lehjeila(sa petite fille). Je m’éclipsai aussitôt pour attraper mon vol pour Genève avec le sentiment du devoir accompli, après le succès de l’opération, mais avec une lourde responsabilité quant à son énigmatique message. Quelles clefs m’a transmis-t-il? Et comment m’en servir ? Dans l’avion, j’ai noirci un feuillet de quelques lignes, pour me libérer de l’étreinte des deux questions qui interrompaient, sans cesse, le défilement des événements dans ma mémoire.

 Deux semaines plus tard, le 13 février 2005, cette légende s’éteignit paisiblement au cœur de l’Atlas, à Taddert à 90 kms au sud de Marrakech, en récitant doucement la sourate « Azzalzala, le tremblement » : Quand la terre, délivre son témoignage sur l’action des hommes, lors du dernier jugement! Une terre où il retourna, à côté des siens : son père Sidi Labbas, sa mère Lalla Steira et sa première épouse Lehjeila, ma mère, ensevelis près du mausolée Sidi Khalil Es-Saieh, son grand père, le saint errant. L’errant ? Parce que Sidi Khalil, un des esprits les plus érudits du désert, a compris très tôt qu’en errant au milieu des animaux, plusieurs années durant, il avait plus de chance à percer les mystères de la vie, loin de la cupidité des hommes… A t-il réussi ? Il est parti avec son secret dont son petit-fils, Mohamed Cheikh, en a capté certainement quelque chose… Les légendes continuent d’alimenter ce débat sur les mystères de la communion entre l’homme et l’animal, à l’instar de l’histoire emblématique de Saint François d’Assise vécue, sur un autre continent, plusieurs siècles plus tôt !  

Qu’ai-je perdu ce dimanche 13 février 2005, un père ou un ami. Certainement les deux.

Med_Cheikh_140205_AlIttihad_AlIchtiraki

Mohamed Cheikh SBAI a rejoint son Créateur, le 13 février 2005

Journal Al Attihad AlIchtiraki 14 février 2005

 Est venu le moment, enfin, de noircir quelques pages, en sa mémoire dans laquelle se bouscule les images, les événements et les réflexions, avec en filigrane cette question, toujours actuelle : Comment raconter l’essentiel, sans tomber dans l’anecdotique ? Pour permettre, aussi, aux nouvelles générations d’avoir un regard lucide et objectif sur l’Histoire du Maroc, de 1953 à 2005, à travers le parcours de ce lion du désert qui, très tôt, a démystifié l’homme surtout quand celui-ci a le pouvoir ou prétend l’avoir sur les autres hommes!

Mohamed Cheikh qui ignorait tous les défis jusqu’à dire, par fièrté, qu’un homme est sur la terre ou sous la terre. Toi le lion du désert, l’homme qui a lutté contre  l’arrogance du pouvoir de Hassan II et qui a défié, chaque fois qu’il fallait être du côté de la justice, les gens du pouvoir et craint, en tout temps et en bon croyant, l’unique Pouvoir, celui de Dieu, le Tout Puissant. Oui, tu me disais, avec ton regard perçant: Mon fils, celui qui craint Dieu ne craint personne et celui qui ne craint pas Dieu craint tout le monde. Quel sens de la verticalité, Mohamed Cheikh, fils de Sid El Abbas, Oueld Sidi Khalil Es-Saih, le Saint errant, et de Lalla Steira, la sainte, qui t’ont transmis certainement la sève de la Foi et de la noblesse. Tes défis légendaires à toute dérive des gens du  pouvoir dans ta région et même, à l’échelle nationale, quand il était devenu clair dans les années soixante, après la disprition de ton ami Mehdi Ben Barka, que ton camp est désormais celui de ceux qui allaient subir une décennie noire (1965-1975) de répression et de marginalité. Paradoxalement, ce sont ces années-là qui font jaillir de ma mémoire les plus beaux et les plus forts des souvenirs avec toi.

 Pour comprendre ce qui suit, il est important de décrire M’hamid El Ghizlane, fief de Mohamed Cheikh, à travers trois contextes : géographique, ethnique et historique, par ailleurs liés.

 M’hamid El Ghizlane se trouve au coude du Draa, le long fleuve du même nom, à 250 kms au sud-est de Ouarzazate, à la porte du désert et donnant accès aux grandes pistes caravanières menant du sud marocain vers Tombouctou, au sud, et vers la Mauritanie, au sud-ouest. Cette position stratégique lui a conféré un rôle historique dans la conquête des espaces sahariens et sub-sahariens par les différents empires marocains, notamment au temps des Saadiens où M’hamid a eu son âge d’or en représentant la tête de pont des armées d’Ahmed Al Mansour vers le sud. A cette époque, la monnaie de l’empire Saadien était frappée à Kasbet Laalouj, près de M’hamid et une grande douane était installée filtrant les trafics caravaniers partant du Maroc vers Tombouctou ou venant de celle-ci. Ceci pour la géographie. 

Quant à l’histoire de M’hamid El Ghizlane, sans remonter très loin, intéressons-nous à celle de la présence française, l’indépendance, les années de plomb et le Maroc actuel, à la croisée des chemins, dans le contexte du printemps arabe qui est en train de redessiner la carte politique d’un monde qui sort de près d’un demi-siècle de léthargie, sans savoir où il va.

 M’hamid a eu le privilège d’être le dernier point marocain à tomber, en 1932, sous le protectorat français présent au Maroc depuis 1912. Cette lenteur s’explique du fait que le Maréchal Lyautey s’est intéressé d’abord au Maroc utile, autour de Rabat  – Fez – Casablanca – Marrakech. 

 Janvier 1932, l’épilogue de la guerre civile qui a ensanglanté M’hamid 1930-1932 se précise enfin avec l’arrivée des français qui, après avoir pacifié le Jbel Saghro et conquis sans problème la vallée du Draa, s’apprêtaient à investir la plus grande palmeraie du sud Marocain et stratégiquement la plus importante puisqu’elle ouvre leur domination au grand Hamada du Draa pour faire jonction avec la région d’Iguidi et Zegdou déjà conquise en Algérie voisine. Ce dernier épisode fut facilité par la guerre tribale opposant la très fière tribu des Ait Khabbach, à la non moins fière tribu d’Arib ou du moins la partie qui s’est regroupé autour de la famille Sidi Khalil, le mystique marabout surnommé le Saint Errant “Sidi Khalil Essaieh ». La tribu Arib, issue des Arabes Maaquil qui ont conquis l’espace désertique du Draa au début de l’invasion (ou conquête, selon) arabe aux 8-9ème siècles. Les historiens expliquent cette présence du fait que la région du Hamada du Draa ressemble à leur espace d’origine en péninsule arabique et au Yémen: désertique avec des Oasis d’où la possibilité de mener une vie semblable …

 La tribu d’Ait Khabbach est connue pour son caractère guerrier et dominateur. Ce qui lui a valu crainte et estime dans tout le sud du Maroc. Chassés par les Français de la région de Saghrou et du Tafilalet, les Aït kabbach se sont rabattus naturellement sur M’hamid et sa région, le seul espace non conquis alors par les Français et que sa prise pouvait présenter une belle revanche sur ces mécréants roumis et un repaire de harcèlement. Cependant le principal obstacle à vaincre est d’écarter le très puissant chef de M’hamid, Sidi Mohamed Ould Sidi Khalil, qui règne sur tout l’espace désertique allant de M’hamid à Zegdou et Tawdenni, la célèbre mine de sel sur l’axe caravanier menant de M-hamid à Tombouctou. Sidi Mohamed s’est imposé aux Français comme principal interlocuteur dans cette région et a signé avec eux un accord de non-agression, en 1926, lui permettant de gérer la région de M’hamid et surtout contrôler le commerce caravanier, très actif, au début du siècle. Avant d’engager l’épreuve de force avec Sidi Mohamed, le très puissant chef des Aït Khabbach, Moha Ould Akhrabich, a tenté de soudoyer des factions de la tribu Arib sensibles à une lutte contre les Français représentant une menace sur l’islam. Cet argument a pu toucher la faction Legouassem, très sensible à tout ce qui touche à la religion. Ils n’ont jamais pardonné à Sidi Mohamed ses arrangements avec les Français et son monopole du commerce caravanier. En 1927 tous les ingrédients explosifs étaient réunis pour aboutir à la confrontation sanglante. Encouragé par l’attitude hostile d’une partie des habitants de la région envers Sidi Mohamed. Notamment Ouled Sahel, à Tagounit,  les Drawa de M’hamid, les Beni M’hammed à Talha et une partie des nomades d’Arib et Nouaji reprochant à Sidi Mohammed son attitude inhospitalière envers Ait Khabbach, leurs puissants protecteurs et valeureux combattants contre les français. L’absence de ces derniers dans la région a ouvert la voie, tout naturellement, à la dernière guerre civile dans cette région.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*