Récits & Réflexions

Récits & Réflexions

« Vous pensez faire un voyage, mais c’est le voyage qui vous fait… » Nicolas Bouvier

Le temps :

Le temps, le souverain de toute évolution, l’embellisseur des rides, le ravageur de la jeunesse, le polisseur des roches… Le temps qui cicatrise les blessures et atténue les passions. C’est l’allié, même tardif, de la vérité. Celui qui ramène les choses à une harmonie sans cesse harcelée.

Le temps qui, sans l’action, mène à l’ennui et sans la constance des principes mène, inéluctablement, au pourrissement et à la dégénérescence.

Mais attention si on s’appuie trop sur les principes, ils cèdent!  L’équilibre étant dans le mouvement…

Le temps sans la « maîtrise » des trajectoires, donc de l’espace et du destin, est synonyme d’aléatoire avec, au bout, des issues incertaines et certainement fatales. Mais l’homme que maîtrise-t-il en fin de compte ? Rien, ou peu de choses !

  • Avoir le luxe c’est bien, ne pas en être dépendant c’est mieux!” AS

         Nomade je suis resté. Je suis simplement un homme du désert. J’y suis né, sous une tente, j’y ai grandi, gardé les chèvres et appris une chose essentielle: le désert n’appartient à personne et appartient à tout le monde. Comme la mer ou la montagne, il peut être cruel pour ceux qui ne le respectent pas. Et le respect de ce désert m’a inculqué le respect des autres. C’est dans ce respect de la nature que peuvent s’épanouir finalement les relations et les réflexions. J’ai appris aussi, à travers mes études en physique, que le connu est fini et l’inconnu est infini et qu’en fin de compte la science ne peut prétendre, au mieux, qu’observer les phénomènes et les décrire partiellement, mais jamais les expliquer. Ce qui rassure plus d’une conscience.

 Le temps de nouveau semble s’arrêter pour immortaliser ce que la mémoire daigne offrir au stylo. Ce calme enfin, cette sérénité, cette conscience de l’éphémère et ce retour à l’essentiel sont seuls capables de violer, parfois, les secrets de la mémoire. Une mémoire d’où jaillissent des images si lointaines, parfois si irréelles et qui me poussent à me poser la question: Ai-je traversé tout ça? Quel abîme? Quel abîme entre ce désert indescriptible de la Hamada du Drâa où j’ai gardé, il y a plus de 30 ans, fièrement les chèvres, marché des kilomètres pour aller à l’école à M’hamid, dormi sous la tente, joué, pieds nus, sur le sable chaud, …,  et ce bureau du 10ème étage de la tour UIT (Union Internationale des Télécommunications) à Genève où me revient à l’esprit cette belle réflexion de Malraux: “Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie!”. J’ajouterai qu’une vie c’est d’abord des rencontres; rencontres avec des événements et des espaces, avec des êtres sublimes et d’autres qui le sont moins. Le tout régi par le hasard guidé, certainement, par une nécessité! Au bout de toute aventure, toute évasion, c’est le temps des réflexions qui aboutissent finalement toutes à l’évidence que pas plus un être humain qu’une particule élémentaire de la matière n’est maître de son destin. Quel aveu!  L’homme équivalent à une particule sans mémoire, subissant les assauts du hasard et des rencontres. “Après tout ça il y a la mort”, disait, à juste titre, un vieux proverbe nomade nous incitant à vivre plus sereinement notre petite vie, ce merveilleux instant dans l’éternité…

            Je pense à mes amis d’enfance, Yahya, El Wali, Mansour, Mneicir, Brahim Ould Ahmed Baba, Mohammed Ould El Mustapha, El Mahjoub Ould M’barek, et d’autres, à mon frère Abbas bien sûr… Et l’école primaire à M’hamid: ces moments volés à la compagnie des chèvres avec lesquelles j’ai appris l’essentiel durant ces belles années. Les chèvres étant très mobiles et indisciplinées, j’ai appris avec elles la liberté et l’indiscipline.

            Je pense à ces êtres que j’ai plus que croisés et qui ont disparu depuis. Moulay Lekbir, ce visage sublime dégageant la noblesse même, père de l’ingénieux système de distribution des colis et du courrier entre les habitants du Drâa et leur proches à Casablanca, et qui a basculé avec son camion dans un ravin de l’éternel Atlas en 1976. Son système naturellement ne lui a pas survécu. Mokhtar Ould Abderrahmane, rappelé, en pleine gloire, par le destin dans un autre ravin de l’inhospitalier Atlas un certain mois de septembre 1972. Mon cousin Mohammed Larbi, ce grand gaillard à la barbe noire et l’éternel sourire, que la galanterie et la générosité ont poussé, un jour d’automne 1964, jusqu’à grimper un lisse palmier Jâafri pour arracher quelques palmes sèches au sommet pour les offrir à une jeune bédouine, Faitem, en court de feu pour cuir son pain. Sous son regard, le merveilleux corps bascule et s’écrase sur le sol argileux et sec. Il a continué à sourire quelques heures avant de s’éteindre, au milieu des cris stridents des femmes qui pleurèrent la disparition d’un ange. Pour consoler sa sœur Tamouna, effondrée, Il a même réussi à prononcer la célèbre phrase de son père Sidi Mohammed, assassiné 35 ans plutôt: “Que la vie soit courte si elle a été belle!”. Tamouna, quel destin! Quelle femme au prénom unique, a continué à vivre, avec détachement, en perpétuant dans la dignité le souvenir de ces deux hommes exceptionnels, son père, le seigneur du désert, et son frère l’ange de M’hamid, l’ami de tout le monde: nomades, berbères, Drawa et juifs du Ksar M’hamid où il passait le plus de son temps. Khalti Fatma et Ma Lalla les saintes, détentrices de tout ce qu’il y a de beau, de pur et de simple dans cette civilisation du sud du Sud du Maroc ignorée mais encore subsistante. Jusqu’à quand?

            Cette lumière jaillissant régulièrement des ténèbres de ma mémoire d’enfant, 3 ans à peine, avec ma mère – que Dieu bénisse son âme – me donnant une seconde fois la vie après une piqûre de scorpion. Cet amour maternel, avec l’aide du Tout Puissant, a eu le dernier mot me permettant, depuis, de supporter ou d’éviter d’autres piqûres, de découvrir tant de choses, d’apprécier la vie avec un sentiment de détachement en me disant que, de toute façon, depuis ce jour tout ce qui m’advient est un plus inespéré, y compris ces lignes. Quelques mois après cette deuxième naissance, disparût subitement Lehjeila, ma mère, à l’âge de 34 ans. Que d’énigmes alimentées de légendes à ton égard, ma petite perdrix, Lehjeila. Plus de 30 ans après ta mort, le souvenir de la brève existence d’une femme lumière, inclassable, a marqué toute une région s’étalant du nord de la Mauritanie au sud du Maroc dans la Hamada du Drâa. Encore aujourd’hui, les récits de vieux nomades, entre deux verres de thé à l’ombre d’un acacia restituent certains détails sublimes de la vie de cette jeune bédouine, née quelque part au sud de l’Oued Drâa à la fin des années 20, qui a vécue son enfance dans la région de Smara, fief des grandes familles nomades de la tribu des R’guibat, et acquis le savoir, jusque là réservé aux hommes, dans le sillage des grands savants de cette époque tels Sidi Mohamed Et Konti, Sid Ahmed Elbakkai, Cheikh Malâanaine, …  Ces savants animaient les fameuses universités nomades, pôle de savoir et de connaissances dans tout le Sahara. En tolérant la présence de la “petite perdrix aux grands yeux” dans les rangs de leurs disciples mâles, ils ont permis, sans le vouloir, l’irruption de cette jeune femme dans leur cercle très fermé. Après avoir maîtrisé les connaissances de base de l’enseignement coranique dispensées à tous les enfants nomades, filles et garçons entre 5 et 10 ans, Lehjeila, avec l’aval et la complicité de son père Cheikh Hammadi Ouled Addou, a continué à étendre son savoir à d’autres disciplines telles la poésie arabe et la médecine. A l’âge de 16 ans environ, la “Petite Perdrix” s’est détachée de ses camarades mâles dans la maîtrise du savoir religieux “AL Fiqh” et a reçu des Ulemas de Smara l’autorisation d’enseigner le Coran au petits et de l’expliquer aux grands. C’est sa première victoire. Quand Sidi Mohamed El Konti s’adressa à elle: “Lehjeila, cette région est trop étroite pour le savoir que tu as acquis. Vas le diffuser ailleurs”, il ne mesura pas l’impact de ce phénomène sur la Hamada du Drâa et la paisible palmeraie de M’hamid durant, hélas, une brève existence… On l’appelait aussi “Chaïra”, la poétesse, à cause de sa capacité à répondre spontanément en poèmes. Sa connaissance de la médecine arabe, grâce à un effort personnel de lecture et de recherche sur les plantes du désert, lui ont permis de soigner beaucoup de gens et même de pratiquer des opérations chirurgicales, sans anesthésie bien sûr, sur les yeux. C’est une tâche difficile de parler de celle qui fût à la fois Fqiha, Chaïra et Tabiba. En cette fin d’année 1959, jamais M’hamid n’avait vu autant de monde, venant de tout le sud du Drâa, converger vers le mausolée de Sidi Khalil, pour accompagner celle qui a fondé la première école coranique à M’hamid, surclassé les hommes et illuminé, par son savoir et sa beauté, toute une région.  Elle est partie mais elle est partout.  A son propos, le téologue Si Ahmed El Asmi résumait son impression, les larmes aux yeux : Ta maman est un signe des signes de Dieu, Ayatoun Min Ayati Allahi.

            Et que dire de mon père au visage sublime, au regard perçant et sain, à la réplique incisive et toujours bien placée … Mohamed Cheïkh fait partie de cette race de seigneurs du désert en voie de disparition. Il faut ouvrir un autre chapitre pour lui rendre hommage.

“Saisir ces instants que vous offre la vie, c’est tout ce qui vous appartient !” AS 20.11.99

            Quelle harmonie, quelle paix et quel bonheur quand on règle sa verticalité, c’est-à-dire ses rapports avec Dieu, le Créateur. Nos rapports horizontaux avec nos semblables se règlent alors d’eux même, les conflits et les agitations s’atténuent dans un ordre immuable. Pourquoi l’homme, finalement, se donne une si grande importance sur cette terre, alors qu’il maîtrise, en réalité, peu de choses ?

  De ma fenêtre du 10ième étage de la tour UIT, en ce mois de novembre, j’aperçois la place des Nations bien sûr avec le massif palais des Nations (ONU), devant lequel est dressée une immense chaise handicapée d’un pied, symbole de la lutte contre les mines anti-personnelles. A ma gauche, le bâtiment bleu ciel de l’OMPI, fierté architecturale de Genève, cache à peine l’hôtel Intercontinental. En face, le lac Leman, aujourd’hui verdâtre et légèrement agité, coupant harmonieusement les couleurs automnales,  jaunes – pâles, des deux rives suisses et françaises. Deux drapeaux s’agitent sur le nouveau bâtiment de l’OMM, en forme elliptique, alors que le bâtiment de Monbrillant, fraîchement inauguré, coupe cette belle harmonie des formes et des couleurs. Quel gâchis! Pendant que mon regard caresse les vagues discrètes du Leman, ma pensée parcourt un autre chemin, celui de la mémoire, une mémoire d’où jaillissent des images, des visages sublimes, des sons, des parfums, …, et surtout cette intemporalité du désert. Oui le désert qui m’a transmis ce que je ne peux pas décrire, ce que je suis peut être, en tout cas ce qui m’aide à saisir l’éphémère pour se projeter dans l’éternel. Tel ce vent de sable effaçant nos traces et gravant l’image du désert dans nos mémoires. Ceux qui y ont passé plus de deux nuits, marché au rythme harmonieux du chameau, écouté le sifflement magique du tamaris entre deux verres de thé, saisiront bien le sens de ces mots.

  Frankfurt le 5 janvier 2001 à 21 h 40 dans l’avion de la Lufthansa:

 Quel bonheur, quelle paix et quelle sérénité de nouveau, permettant à la mémoire de jaillir et à l’esprit d’exprimer tant d’émotions plus ou moins contenues jusqu’à maintenant…

 Je profite de cette halte de quelques heures, à Frankfurt, venant de Casa et allant à Genève, pour immortaliser des sentiments qui me parcourent l’esprit depuis plusieurs semaines. S’y croisent des réflexions sur la vie, bien sûr, mais aussi des souvenirs précis jaillissant de ma mémoire, avec en filigrane cette recherche, toujours dérisoire, de faire un bilan ou fixer des repères, par ailleurs virtuels, donnant un sens à une vie dont l’essentiel nous échappe, et pour cause. C’est dire la difficulté de la tâche, quand bien même le détachement qui semble me gagner parfois donne plus de clarté à mes idées et peut être plus d’objectivité. Peu importe, il me semble que c’est le moment à se prêter à cette confrontation sans détour, ni crainte de confusion et encore moins de dépendance culturelle au sens étroit du terme. Encore une fois c’est dans le désert que mon esprit puise une inspiration qui le fait tendre vers cette universalité, si peu évidente ailleurs, où l’homme est dénudé face à lui-même, face à cet environnement à la fois hostile et accueillant – puisqu’il nous ôte le luxe de compliquer ou de tricher – et face à l’univers, sans prétention cosmique bien sûr. J’ai l’impression que mon corps se transforme en chameau pendant la marche, alors que mon esprit est traversé par des images sublimes en connexion avec des êtres qui l’ont traversé avant moi, en chansonnant souvent: « La Ilaha Illa Allah », « Il n’y a de Dieu que Dieu », confinant l’homme dans son passage éphémère sur cette terre et le rapprochant du Créateur, l’Eternel. « Le désert nous marque, mais nous ne le marquons pas », résumais-je ma pensée, à l’ombre d’un tamaris et en prenant un délicieux thé nomade, allusion à nos traces qui s’effaceront aussitôt le premier vent venu alors que quelque chose d’indescriptible marque celui qui a posé son regard sur ce désert.

  Non je ne cherche pas à parler de l’exotisme du désert, ni d’ailleurs à le décrire, et encore moins à attirer des gens en mal de sensationnel vers des espaces sublimes que je souhaite qu’ils soient à l’abri du tourisme ravageur. Non ma démarche est ailleurs, c’est ce bonheur indescriptible, à me projeter dans une intemporalité en compagnie d’êtres sublimes qui sont l’émanation de ce mode de vie nomade, en voie de disparition. Je pense, bien sûr, à Lehjeila Ment Hammadi Ould Addou, à Aicha Ment El Wali, à Hammadi Ould Addou, Hmaidana, Ba Alla, et d’autres que ce sable a ensevelis paisiblement il y a plusieurs années et qui ont rejoint leur Créateur en nous laissant des souvenirs et des récits lumineux sur l’éphémère éternel…

  •   GENEVE LE 28 MARS 2000, 15H45

Ma pensée va en ce moment à l’Irak sublime. Le livre de Jean-Marie Benjamin, “L’Irak, l’Apocalypse”, que je suis en train de lire m’a bouleversé. On y apprend comment on a organisé le plus lâche des génocides de l’humanité. Comment, en effet, que sous prétexte du droit international on a arrosé ce pays par des milliers de tonnes d’Uranium appauvri – l’équivalent, selon les experts, de 6 bombes d’Hiroshima – durant la guerre du Golfe bien sûr, mais plus grave, cette opération de destruction se poursuit, impunément aujourd’hui encore. Quel pays martyr cet Irak. Mais cet Irak est indomptable quoique complotent ses ennemis. Ce pays a offert à la civilisation humaine trois piliers: l’agriculture, l’écriture et le droit ont tous été inventés par l’homos mésopotamien. Pays sublime, pays maudit. Quelle tristesse de voir les irakiens privés, depuis bientôt plus de dix ans, des conditions minimales pour qu’une société puisse fonctionner. Le système sanitaire, qui était un des plus développés du moyen orient, s’est effondré engendrant un des taux les plus élevés de la mortalité enfantine sur la planète. Les hôpitaux irakiens, fleurons du développement civil de l’Irak dans les années 80, ce sont transformés en de véritables mouroirs, avec un décor sinistre, une odeur suffocante, sans aucun confort où les femmes irakiennes, très dignes, accompagnent leurs enfants vers leur dernier soupir. Souvent sans larmes, sans cris, sans lamentations, avec ce regard accusateur vers une communauté internationale complice par son silence et sa lâcheté. Quel sacrilège de voir en effet le pays qui offert à la civilisation humaine, à son aube, sous Hammou Rabi, le premier traité  de droit régissant une société humaine, se voir dicter l’arbitraire des résolutions d’un conseil de sécurité complètement manipulé par l’unique super-puissance pour perpétuer le plus lâche des crimes: détruire, sous l’embargo, tout un pays.

  • TVG LAUSANNE – PARIS : 27.8.2000 à 19h20: 

Je quitte Lausanne pour Paris à bord de ce TGV au nom romantique, ligne de cœur. Je pars en mission à Paris pour quelques jours, pour un forum SAP, ma spécialité à l’UIT à Genève. Les voyages en train me procurent toujours un sentiment de paix, à peine perturbé par les quelques bousculades des voyageurs. Qui cherche sa place, qui essaie de mettre sa valise dans un coin ou encore qui continue à souffler après le sprint des dernières minutes. De ma fenêtre j’admire le soleil couchant du mois d’août, rasant le Jura et projetant sur la belle campagne vaudoise une lumière jaune dorée. La vitesse régulière du TGV stimule étrangement un voyage virtuel à travers ma mémoire et fait jaillir des moments sublimes, des visages, des paysages, des rencontres et des réflexions. Le tout baignant dans une sérénité et un détachement indescriptibles. Il est 19h 50, on s’apprête à passer la frontière Suisse-France à Vallorbe. 20h 15, arrêt à Frasne, une bourgade d’une tristesse inouïe, les trois minutes d’arrêt m’ont paru longues. Peu importe, l’hôtesse vient d’annoncer que le TGV quitte Frasne et que le bar du TGV est enfin ouvert. Ce bar où on sert des sandwichs, sans saveur ni goût, qui plus est, à des prix très chers. A peine ce bar ouvert, que les masos se bousculent dans une queue compacte et très polie par ailleurs. Il va de soi que j’ai préféré rester assis confortablement sur mon fauteuil et continuer mon voyage virtuel … Me revient d’abord ce séjour d’une semaine à Chypre où j’ai découvert pour la première fois cette île au passé très riche, au présent douloureux, suite à la déchirure de 1974, et au futur incertain comme l’est celui du proche orient voisin.  Comme dans tous mes voyages je garde dans ma mémoire surtout la gentillesse, le sourire des gens, ponctués par une fierté discrète rappelant l’indépendance de l’île par rapport à ses voisins. 20h 45, arrêt à Mouchard, drôle de nom(!) quand même, que s’est donné cette bourgade. Soit. Depuis Mouchard, notre TVG ligne de cœur me semble rouler, comme son nom l’indique, enfin à vive allure. Dole, Dijon qui me rappelle toujours la sauce moutarde. 23h 20, arrivée à Paris Gare de Lyon. Nuit à l’hôtel Paris-Lyon-Bastille,  rue Parrot.  Mon séjour est prévu ici pour 5 nuits. J’aime ce quartier Lyon-Bastille connu pour ses bons restaurants et un accès direct aux autres coins de Paris et Banlieue. 8h 30, petit déjeuner à l’hôtel et départ, via le RER A, vers Val de Fontenay pour mon forum. Après une journée, retour à Paris à l’hôtel, douche et prière. Lecture rapide des journaux, Libé et Le Monde notamment. L’évènement du jour ou du week-end est bien sûr la très probable démission de Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’intérieur du gouvernement Jospin. Cet homme politique atypique, chantre de la vertu républicaine, s’est toujours distingué par son franc-parler et ses positions indépendantes témoignant d’une grande probité intellectuelle et une intégrité rare chez les hommes politiques. Intéressant ce cas Chevènement qui dérange mais ne laisse jamais indifférent. « Un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne », lâchait-il après un conseil des ministres présidé par Mitterrand, en 1991. Ce miraculé de la République, qui est revenu d’un voyage de l’au-delà, après 8 jours passés dans un coma profond en septembre 98, suite à une anesthésie pour une opération bénigne. Sa position la plus courageuse c’était à propos de la honteuse guerre du Golfe que les Américains ont mené contre l’Irak. Chevènement, alors ministre de la défense de François Mitterrand, a refusé de cautionner cette guerre…  L’histoire est en train de lui donner raison.

  • 2 septembre 2000: TGV Paris-Lausanne

Assis dans la voiture No 11, place No 25, je revois ma petite semaine passée à Paris et je savoure deux bonheurs: celui de ne pas habiter à Paris et y subir ce stress permanent qui se lit sur le visage des gens, et celui d’y retourner de temps en temps pour y effectuer de courts séjours car c’est, tout de même, une ville intéressante. J’ai pu profiter de mes heures libres en flanant au bord de la seine, le quartier latin et le quartier de la Bastille tout proche de mon hôtel. J’ai apprécié la rue de la Roquette et ses bistrots animés et surtout la multitude de librairies à thème au quartier latin qui, plus est, ouvrent tard le soir. Bien que ce séjour n’était pas à vocation culturelle, je n’ai pas pu m’empêcher de visiter l’IMA (Institut Monde Arabe), une des meilleures oeuvres de l’ère Mitterand. On y trouve tout sur le monde arabe. Des ordinateurs accessibles au public permettent une recherche aisée sur les ouvrages et références. Ainsi, j’ai pu consulter une liste de 217 ouvrages sur le Sahara.

  • Le désert, Iriqui, décembre 2002

Le sable comme lit et le ciel étoilé comme toit. Quel privilège! Mais quel froid aussi.

J’ai rarement autant admiré la grappe Toraya (Les Pléiades), poursuivie par El Mechbouh (Orient), jusqu’à l’aube. Il ne la rattrapera, parait-il, qu’à la fin du monde, selon un conte nomade!

Rassurant, vu l’écart, quasi constant, sur des milliers d’années, entre les deux constellations !

Durant cette longue nuit, la voie lactée nous réchauffa les pupilles, en nous rappelant que notre belle planète n’est qu’un grain de poussière dans l’univers et que sa brève histoire, n’est qu’un instant dans l’absolu. La grande et la petite ourse jouant l’horloge autour de la polaire, fixe, indiquant invariablement le nord, au milieu de constellations évoluant harmonieusement dans un spectacle magique, observés de près par Caciopée en forme de W.

Echentouf, un beau bouquet de dunes au milieu de la partie la plus vaste de la Hamada du Draa, juste avant de déboucher sur le lac desséché d’Iriqui. Echentouf, veut dire « Crinière », et désigne cet endroit du fait de la ressemblance, de loin, des branches de tamaris coiffant les dunes, avec une belle «crinière de cheval». Au nord, on aperçoit un océan de sable, aux belles vagues commençant aux dunes El Abeidlya et finissant à El Alem (la dune témoin !). El Hadj Ahmed, la dernière dune isolée avant la plaine d’Iriqui, et le tamaris Atlat Abaïnouche, au nom d’une héroïne nomade, paisiblement ensevelie au pied de cet arbre magique, ferment, à l’ouest, cet espace d’erg. Un poème à la mémoire d’Abaïnouche, fait encore couler des larmes aux rares nomades connaissant l’histoire et la géographie de cette région, s’intitulant: « Ici a été enterrée la tendresse avec Abaïnouche ». Tout simplement ! A méditer quand on voit le saccage gratuit des rallyes dans cette région…

  • Journal_23_10_2004

Ce samedi, 9e jour du Saint Ramadan, j’ouvre enfin ce journal pour y transcrire ce que m’inspirent des choses vécues, des émotions plus ou moins contenues, y mêler le sublime et le commun, l’anecdotique et le profond, le futile et l’essentiel… J’hume la vie comme un parfum léger, insaisissable, où l’imprévu supplante, souvent, le planifié, pour donner un sens à une évolution qui nous échappe, en fin de compte, et pour cause !

Après une matinée sportive, piscine à Askésis et foot à Dorigny, le sublime c’est toujours la compagnie de ma fille Lehjeila, à la fin d’après-midi, en ville. Passage chez la boucherie Hallal, pour l’achat de viande pour les repas de Ramadan. Ma princesse de fille, m’a proposé un dessert qu’elle préparera elle-même pour la rupture du jeûne. J’ai craqué, naturellement.

Me voilà sur le divan, après la rupture du jeûne et ma prière du Maghrib… Un coup d’oeil sur les nouvelles: CNN, Euro News, TSR… Les élections américaines le 2 novembre ont la part belle dans tous les journaux télévisés. Chacun y va de son analyse et ses pronostics. Jamais une élection présidentielle aux USA n’a eu autant d’importance, autant de dépenses, autant de passions aussi bien à l’intérieur des USA qu’à l’extérieur. G. W. Bush, le sortant, affrontera John Kerry, le sénateur démocrate, avec en filigrane la direction quasi planétaire de cette unique superpuissance. G. W. Bush, le républicain, avec deux guerres, deux invasions, l’Afganistan d’abord en novembre 2001, suite aux attentats du 11 septembre, et l’Irak, en avril 2003, pour régler un vieux compte quasi familial, et commettre le plus grand hold-up de tous les temps: mettre la main sur le pétrole irakien et dompter ce pays stratégique dans l’échiquier du moyen orient. Le commandant en chef de cette croisade contre le mal, comme il aime à se présenter, veut éradiquer le terrorisme à sa source, le champion de la guerre préventive: les attaquer avant qu’ils nous attaquent, a trouvé finalement un  arguments simple, pour ne pas dire simpliste, pour avoir l’adhésion de la majorité de ses citoyens gagnés, depuis le 11 septembre, par un élan  quasi irrésitible à en découdre avec le terrorisme… islamique.

On n’avance pas à partir des certitudes, mais à travers la dynamique du doute, aurai-je pu souffler aux conseillers de G.W. Bush

  • Janvier 2003: Sahara

J’ai rarement senti aussi fort le désert et autant marché (plus de 200 kms). Il est vrai qu’accompagner le pas du chameau en écoutant Brahim chansonner, ce n’est pas un plaisir, c’est un bonheur. Quel voyage dans le passé en effet… En parcourant ce désert, j’ai souvent pensé à ces êtres sublimes qui l’ont parcouru, y ont chansonné, peut être, les mêmes chansons et poèmes du désert, y ont apprécié ce même feu au pied d’une dune, senti cette quiétude en s’allongeant sur ce sable doux après une longue marche et admiré le ciel étoilé si proche qu’on a envie de caresser les étoiles. En parcourant ces lieux mythiques que sont Sidi Naji, Zmaila, Ez-Zahar, Lehreichat, Khbeitet El faa, Lemdeibeh, Bou Twil, Lourein, Maarir, Oum Tobgane, El Alem, Echentouf, et j’en passe… Ces vestiges nous racontent, avec une clarté étonnante, une des plus belles pages de l’activité nomade dans cette région… Comment résister au souvenir de ces grandes familles nomades ayant vécu dans ce désert, autrefois prospère jusqu’à la fin des années soixante, et qui est  aujourd’hui quasiment dépeuplé, sauf quand une caravane de touristes y passe, ébahis par la beauté et la variété des paysages tout en ignorant l’histoire et la richesse de la vie nomade.  Hammadi Ould Addou, à lui tout seul constituait une bibliothèque de cette civilisation qui, la première, a compris les limites de l’homme à maîtriser et à conquérir et que son passage éphémère sur cette terre lui permet tout juste d’effleurer quelques mystères et de subir, quoi qu’il fasse et quoi qu’il prétende, la volonté du Créateur. Oui cette bibliothèque s’est volatilisée paisiblement, allongée à l’ombre douce d’un tamaris, dans les bras de sa fille Fatma en pleurs et heureuse, au fond d’elle-même, que son père venait juste d’accomplir la prière d’El Asr. Quel bel épilogue et quelle perte pour le savoir nomade! En marchant seul la nuit, j’ai souvent pensé aux histoires et légendes sublimes que me racontaient ma grand-mère El Kawriya, autour d’un feu, sur Sidi Ahmed Er Rguibi, le grand saint vénéré de la tribu Rgueibat, sur son mari Hammadi Ould Addou le polyglotte puisqu’il maîtrisait pratiquement tous les dialectes du Sahara, allant du Berbère des Ait Atta au sud du Maroc, au dialecte Kawri des tribus noires du Sub-Sahara, en passant par le dialecte arabe Hassania de Mauritanie. Bien sûr qui dit maîtrise des dialectes dit maîtrise des traditions et subtiles coutumes de ces ethnies. El kawriya parlait souvent de son courage au sens large et guerrier du terme, de sa piété et rigueur religieuse, d’une connaissance encyclopédique de la vie nomade, des plantes du désert, de la médecine d’urgence en soignant les blessés, les femmes ou chamelles en difficulté d’accoucher, avec une spécialisation dans l’orthopédie sur humains et chameaux avec des moyens à l’image de l’austérité du désert. Mais dans le désert j’ai constaté souvent que l’efficacité est inversement proportionnelle aux moyens disponibles. Le savoir est plus important que l’avoir, pourrait-on dire, et pour cause.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*